Il était une fois dans une ville blanche et haute, une femme volubile et gracieuse.
Elle était la mère d’un garçon splendide qui faisait la fierté du pays. Le jeune homme, d’une beauté sans égale et d’une bonté parfaite, était si prometteur que s’ébruitait vaguement pour lui un début de promesse: il se pouvait qu’il devînt roi. Au fil des années, l’héritier s’affinait. Autour de lui l’attention grossissait. On lui apprit à boire, à danser et dormir et on lui fit aimer le soleil de la ville. Il marchait d’un pas lest dans les ruelles claires et saluait d’un sourire les déshérités. Il fallait voir se creuser dans son corps les muscles dorés, il fallait entendre dans sa voix s’éveiller un royaume. Sa bonté n’avait jamais décru, sa beauté resplendissait désormais: il était temps. Pour lui était venu le moment de s’asseoir sur le trône. Le peuple implorait de son souverain qu’il lui cède la place mais le vieux roi voulait d’abord que son successeur fût connu des royaumes voisins. Il lui fit promettre, comme ultime faveur, de partir en voyage. Il lui demandait de rayonner ailleurs, pour que les autres rois et les autres peuples sachent qu’il y avait un royaume où régnait ce soleil. .
Le fils partît mais hélas, il revînt altéré. Il portait sur sa cité et son peuple retrouvés un regard ombrageux et sa beauté, sans avoir tout à fait disparue, s’était écaillée. Avoir visité le monde avait tué en lui le roi et fait naître l’homme accompli, qui regarde et comprend avant d’aimer et d’offrir. Il avait vu et vécu plus en quelques semaines que durant ces longues années. Il portait désormais en son cœur une défiance. Sa mère ne comprît que trop tard le danger : dès le lendemain de son retour le roi l’avait fait arrêter. Déçu par ce garçon qu’il considérait comme plus qu’un fils, heurté d’avoir pensé offrir son royaume à ce jeune homme qui désormais le regardait avec méfiance, le vieux roi décidât de ne lui laisser aucune chance et, en le sacrifiant, il montrait à son peuple que l’amour perdu ne se retrouve pas, et que seule comptait la fidélité aux lois morales du pays.
Dans un silence blanc du matin froid et sec, sans huées ni chagrins, on entendit flûter la lame jusqu’au bois. Seule criât la mère quand la tête tombât dans le panier d’oseille.
Quelques temps après, dans la ville haute et grise errait une femme acariâtre et sifflante .
Tout le jour elle allait, remarquant chez les uns les échecs et chez les autres les défauts. Sa mauvaise humeur était devenu une légende et peu à peu s’était formée chez ses concitoyens l’idée de l’éliminer. Cette intention avait poussé comme une mauvaise herbe qui, à défaut d’ami se baissant pour l’arracher, avait proliféré et peuplait désormais la raison des plus humains des hommes.
Ayant délibéré, la ville s’abattit sur la mégère un matin de pluie. L’amenant par une violence superflue sur l’échafaud, les honorables songeaient déjà à l’harmonie qu’ils s’apprêtaient à offrir à la cité. La condamnée, attachée et courbée à la merci de la lame brillante, savait le verdict du procès auquel elle n’avait pas assisté.
La place du village fourmillait autour de la scène et la foule grondait déjà d’excitation. La paix enfin, la paix arrivait.
Seul le bourreau s’aperçut d’un détail dans le tumulte des hourras.
Contorsionnée entre les barreaux de bois, la maudite souriait.
Sous les cris de la foule dont elle avait disputé les fils et frappé les filles, la maudite souriait.
De ce sourire glissait un filet de paroles que le bourreau recueillit en se penchant:
« J’arrive mon fils, regarde-moi venir. Ecoute le silence de leurs éthiques reniées. Enfin ils arrêtent de parler de fidélité, ils cessent de se croire humains. Quand tombera ma tête ils seront animaux. Ils masquaient leur haine sous une fausse morale, sous des lois absurdes, mais seul compte pour eux leur confort pathétique. Ta mère est la seule femme encore vivante et toi, mon fils, tu es le dernier homme à avoir respiré cet air. Nous laissons derrière nous un peuple de bêtes. J’arrive »
Le sifflement de sa guillotine ponctua sa vie.
Au milieu de la foule en liesse, le bourreau est assis. Entre ses jambes, sous son regard atterré se trouve la tête de la femme qui finit par avoir raison.