Le fils

Pour ne pas vous lasser, ni vous prendre en otage
Je ferai de mon conte une histoire pressée
Nous serons, vous et moi, les témoins d’un passage
D’une métamorphose aux couleurs d’odyssée

C’est parmi sa famille que Louis vit le jour
Il pleura tant et plus, remua dans les bras
De la mère épuisée qui sans aucun secours
Venait de délivrer et gagner son combat

Il ne s’en souvient pas mais sa mère a souri
Elle a souri de le voir téter à son sein
C’est petit comme bonheur, c’est diffus et joli
C’est le calme regard d’une lionne sur les siens

Ce sourire furtif, elle l’a partagé
Dans la chambre fermée où le miracle eût lieu
Avec le jeune père, un marin recherché
Par des hommes en costume, demi-fous, demi-dieux

Il était recherché et ceci « activement »
Pour avoir décidé de quitter ses fonctions
Sans raison plus valable que naissait l’enfant
Engendré par le feu qu’on appelle passion

Une passion d’un soir, un amour alcoolique
La rencontre innocente de deux dépourvus
Dans laquelle s’éteint la morale et l’éthique
Dans laquelle la vie d’un coup sec est conçue

Il est là, sa main dans celle de la femme
Il sait qu’il partira dès demain, vers le loin
Il le sait mais décide d’éloigner du drame
Ce moment de douceur, pour quelques heures au moins

Il le sait, que son fils grandira sans son père
Et son père avant lui savait sans doute aussi
C’est la loi, c’est la règle et l’appel solitaire
C’est le cri des sirènes à l’écho d’infini

Et le lendemain vint, et la marin partît
Embarquant sous le nom de son fils délaissé
Sur le quai ne se tenait personne pour lui
Il partît dans la brume, il fuyait son passé

Au réveil la putain comprit son désarroi
Et s’en voulut d’avoir assuré à son fils
Que la vie était belle, qu’ils la vivraient à trois
Qu’il fallait croire en l’homme en dépit de ses vices

Elle avait trop de peine pour si peu d’énergie
Et son enfant criait de n’avoir pas mangé
Le nourrir et mourir, abandonner la vie
Voilà le plan maudit que la mère arrangeait.

Le bordel est un lieu qui par bien des aspects
Paraît mystérieux au regard des passants
Construit pour le bonheur de clients sans respect
On y peut découvrir les plus hauts sentiments

Entendant le malheur qui frappait leur amie
Les catins d’à côté décidèrent d’agir
Elles ouvrirent la porte et troublèrent l’ennui
Où baignait la maman sans pouvoir s’endormir

Son état pétrifiait jusqu’aux plus averties
Et ses yeux reflétaient un vide si parfait
Qu’on pouvait déceler entre iris et pupille
Le silence bleu et profond du décès

Les intruses devant le tableau immobile
D’un cadavre en sursis et de son nouveau-né
Couchèrent l’un sous des draps, tas de chair imbécile
Et sauvèrent l’enfant au regard étonné.

Et Louis devint l’homme du repaire triste
Il était le soleil pour ces filles assommées
Il riait, il jouait, il devenait artiste
Dans la chaude pénombre aux plaisirs financés

Et sa mère ne trouvait toujours pas de chemin
Pour enfin s’échapper de la terrible geôle
Où s’étaient enfermés ainsi que son destin
Ses regards, ses sourires et même sa parole

Et Louis attendait de sa mère le reveil
Il était du bordel le symbole affirmé
À vingt ans il peignait et sculptait des merveilles
Il faisait du bordel un début de musée

Mais son esprit cherchait par ses oeuvres géniales
Un message, un sentier, une étroite éclaircie
Il cherchait à marquer, à paraître spécial
Il savait imiter, mimiquer le génie

Mais le génie mimé n’est que triste spectacle
Pour les femmes et les hommes qui connurent l’honneur
De toucher sans savoir le début du pinacle
De tutoyer des yeux le début du bonheur

Il cherchait dans son art comme une autorité
Comme un père parti il y a vingt ans déjà
Il cherchait dans le vin, dans les filles et leurs bras
Le timbre de la voix qui l’avait enfanté

Il partit en bateau un matin de brouillard
Et accosta le quai d’un port en déshérence
La nuit avait éteint jusqu’au reflet du phare
Il erra dans les rues jusqu’au pub sombre et rance

Les marins se tournèrent sur la porte ouverte
Il se tenait debout, dans son froc détrempé
Il s’assit et sachant qu’il courait à sa perte
Il saisit son stylo et sortit son cahier:

Pour ne pas vous lasser, ni vous prendre en otage…

Laisser un commentaire