Lettre à V.

Elle est là, de l’autre côté de la pièce, belle comme un jour passé.

Elle sourit avec volupté à la voisine à qui elle parle depuis le début du cours. Son visage semble radieux, bien que je commence à y déceler une légère lassitude. Une fatigue.
Peut-être son menton légèrement trop saillant, ce menton qui la masculinise sans le vouloir. Elle le sait bien, elle le connaît par cœur ce menton traître qui lui a sans doute valu des humiliations quand elle était plus jeune. Je ne peux m’empêcher de penser que peu de filles ont connu le bonheur de n’être moquées que sur leur menton.
Celle-là sans doute. Mais elle est belle.
Elle porte ce menton merveilleusement. Une fois mon regard figé dessus, je ne peux que suivre avec lascivité son mouvement et tenter de percer jusqu’à la voix, que je devine aiguë mais posée, qui s’envole au compte-syllabes.
Cette mélodie inaudible m’enchante et me perd dans un dédale où je m’écorche à tourner autour du même visage harmonieusement anguleux. Ayant enfin compris le petit jeu de son menton, je permets à mes yeux de divaguer sur ses joues, de grimper en douce sur ses pommettes et de glisser et tomber avec fracas sur sa bouche.
Un choc d’une violence superbe.
Des lèvres taillées dans le cœur de quelque dieu grec, d’une finesse telle qu’elles se permettent une opulence pulpeuse et éclatante. Quel terrible joyau, et quel bonheur de le sentir sous mon regard nu. Plus elles bougent et plus je comprends que je suis trop faible pour leur faire face.
Un oubli de plus et je leur appartiens.
Je m’en détache avec remord, et monte prudemment jusqu’aux yeux. Des saphirs étincelants qui résonnent sur ma rétine comme le feu chatoyant sur les premiers travaux d’un Ronsard. Je tente au début de sonder la profondeur de cet iris azur, puis me rétracte craintif et veule, apeuré par une étincelle que je prends pour du vertige. Elle me regarde. Je me replie.


Au revoir ma belle.

Laisser un commentaire