Un début

Tout commence par une image.
Alors, commençons.

1.

Il est tard lorsque l’homme au manteau gris passe la porte cochère.
La lumière qui tombe sur ses épaules est d’un jaune bileux et le bruit de la rue donne à son allure quelque chose de sale et de pressé à la fois. Il avance dans l’allée, le regard soucieux se portant sur les lettres aux entrées des différents appartements. La grande porte s’est maintenant refermée lourdement et le silence s’est redéployé dans la pénombre jaunâtre du rez-de-chaussée. Depuis sa petite cuisine dont il a éteint la lumière pour ne pas être remarqué, le gardien scrute le visiteur avec un sourire de dépravé, le sourire de ceux qui seraient pervers s’ils en avaient le courage.

L’homme en gris se retourne sur lui-même et, après un bref instant d’observation, se met en marche vers l’appartement B. Il quitte le champ de vision du Cerbère minable qui se rassoit devant sa table, seul, presque fier de son aventure du soir. Il monte les escaliers quatre à quatre sans compter les étages. Il n’a pas allumé la lumière, les derniers reflets du jour éclairent vaguement les pans de son manteau usé. Le bois du parquet grince. Il atteint l’étage où l’attend Laurent, son vieil ami. Ils ne se serrent pas la main, Laurent le dirige vers son entrée sans introduction. La politesse fait partie de ces choses que les amitiés éliminent en vieillissant.

« Il souffre beaucoup? » demande le nouveau-venu

« Il t’en veut d’être venu. Il a mal, mais il est loin de s’évanouir. Il dit qu’il n’a besoin de personne, surtout pas de toi. »

« Le problème avec les cons qui meurent seuls, c’est que personne n’est là pour les voir pleurer. Le temps qu’on arrive, les larmes sèchent et on se félicite de leur belle mort. Il dort? »

« Oui, par-là » acquiesce Laurent en tournant la poignée d’une vieille porte à la peinture craquelée.

Laurent prend une pause et regarde son ami qui semble absorbé tout entier par la tâche qui s’offre à lui. Énervé par l’immaturité du souffrant et conscient du travail qu’allait nécessiter une guérison, Rémy est prêt à la guerre mais pas à ses victimes.

2.

« Tu l’as fait boire? Il a mangé quelque chose? »

Rémy posait les questions sans vraiment attendre de réponse de Laurent. Tout ce qu’il voulait savoir il le voyait dans le teint blafard du mourant. Des soirées comme ça il en avait accumulé quand il n’était que jeune docteur et qu’il cherchait à gagner de l’expérience quoiqu’il en coûte. Le temps avait passé et l’expérience s’était entassée plus comme un fardeau sur ses épaules qu’autre chose. Les gens ne se comportaient pas moins mal, il était juste plus au courant qu’il avait raison.

« De l’eau et des galettes de riz, j’ai rien trouvé d’autre. »

A l’odeur, Rémy savait qu’il mentait mais à quoi bon casser les couilles.

« C’est lugubre ici » dit-il sans lever les yeux, « je te dirais bien d’ouvrir une fenêtre mais j’imagine que c’est déjà fait »

Le silence se fit. Ce n’était pas un calme désagréable, Rémy avait connu pire. Ce qui l’agaçait, c’était les familles athées et modestes quand elles recevaient la confirmation de la mort du père. Il avait pour coutume de se garder 5 minutes au calme avec le défunt pour planifier la sortie. Dès l’ouverture de la porte de la chambre, il prévoyait la crise de la mère que les enfants ne retiendraient qu’à moitié, la haine qu’il verrait monter dans ses yeux puis l’explosion quand elle comprend qu’il ne lui avait pas enlevé son mari, que c’était la vie qui avait fini par le fuir. Il redoutait ce regard noir, il ne l’aimait pas car ce qu’elle regardait en le voyant, c’était la mort en face. Pendant quelques secondes son visage était celui du décès du mari et Rémy sondait sans le vouloir le vide que côtoyait cette femme sans Dieu ni homme, vouée au reste de sa vie.

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