Il marche vite dans l’allée déserte. Personne n’est là, hormis peut-être un couple triste et un poney qui claudique sous le poids d’un enfant qui s’en fout. Personne ne le voit en tout cas. Gris et pressé, il n’est qu’une ombre de plus parmi les arbres du parc Monceau que la pluie a vidé. Crissent sous ses pieds les gravillons perdus dans la boue baveuse. Il se dépêche de gagner le grand portail noir et doré, chryséléphantin nocturne, qu’il n’aperçoit pas encore. Les vastes pelouses ont perdu leurs verdoiements et ne reflètent des nuages bas et lourds qu’un sentiment confus de peine que viennent surprendre çà et là des emballages aux couleurs vives oubliés des riverains lorsque l’averse s’est déclarée. Aux abris ! Tous à couverts ! Les femmes et les enfants d’abord ! Se rappeler le branle-bas de combat qui secoua le parc quelques heures plus tôt plongeait André dans une félicité silencieuse. Il en souriait presque. Les pluies inopinées l’été sont un plaisir d’esthète pour le misanthrope attentif. Au-delà de la vague panique initiale, il faut imaginer les mille trajets de retour, les habitacles chauds de citadines dans lesquels les exhalaisons de vin blanc et les sueurs réchauffées fermentent une mauvaise vapeur. Mieux encore, les métros qui se bondent d’un coup, offrant au vagabond qui siestait, saoul mais sec, de rencontrer presque au sortir de la messe les enfants humides mais bien coiffés de ces familles qui ne pensent à lui que le nez pincé.
André avance résolu sous le ciel qui le couvre, lui et les arbres mornes. Au même moment, dans une pièce perdue au creux du ventre d’un grand bâtiment de la fin d’un autre siècle, une chaise et trois docteurs l’attendent. Du papier de basse qualité traîne sur la table, que l’un des médecins triture de lassitude. Dessus, des chiffres en désordre dévoilent un avenir creusé par la douleur, un graphique montre le rythme auquel la vie va sombrer dans la demi-mort. Les docteurs comptent brandir ces symboles pour qu’André leur offre son salut, leur fasse confiance. Ils ont peur qu’il n’y croie pas, André, à ces lignes de jargon alors ils ont travaillé dur pour que tout concorde, les chiffres, les mots, les flèches et les virgules. Ce n’est pas un dossier, c’est une cascade. Mais dans cette petite salle à la lumière jaune sale, le cancer attendra : André n’est pas là. André traverse le parc Monceau. André a froid et surtout, André s’en fout.
Des mois qu’il sait déjà, André.