Le petit square était bondé. Les enfants jouaient à la balle et faisaient lever la poussière en un matelas fumeux. Ils semaient leur trouble autour des endormis qui bronzaient. Les chênes et leur solitude absurde – on ne trouve tant d’arbres pour si peu de forêts qu’à Paris – proposaient des feuilles qui hésitaient à naître, comme apeurées par le chahut des mômes. Une haie de tilleuls frissonnait sous la brise ; devant elle, sur un banc, un petit vieux méditait. Le menton sur sa canne, il paraissait contemplatif, offert aux idées que la vue de ce square semblait remuer en lui. De mon côté, ne sachant que faire de cet entrain singulier que tout printemps fait naître en moi, je me penchai vers lui et lui glissai d’une voix franche et matinale : “une jolie journée en perspective, n’est-ce pas ?” Il se tourna puis me dévisagea sans un bruit, comme s’il mesurait l’ampleur de ce que l’interruption de mon indispensable question lui coûtait. Je souriai franchement ; il faut toujours beaucoup sourire après une audace, ça lui donne du cachet.
Soudain, sans que ni moi ni lui ne comprenions pourquoi, il lâcha sa canne et vint chercher ma main. Comprenez bien, il ne disait rien et ne s’expliquait pas ; son regard même se durcissait, comme s’il avait peur que je m’offusque.
Je sentais sous le fin crêpe de sa peau ses phalanges grelotter. Il cherchait un mot, n’importe quel mot, un mot qui pût soulager son esprit ; des larmes vinrent à la place. Il ne dit rien, il pleura juste un peu devant moi – de jolies larmes qui coulaient droit sur un visage qui demeurait serein, qui ne se plissait pas, qui ne compliquait rien : c’était un pleur simple comme un sourire de nourrisson. Puis, après quelques secondes, il décida que j’en avais assez vu et s’en retourna à sa canne, me rejetant dans le reste du monde.
J’ai alors pensé à ouvrir mon livre mais lire tous ces mots me semblait bien fastidieux. Un pigeon s’envola, si blanc qu’on eût dit une colombe. Je me levai, m’époussetai et pris la direction de la sortie du square. Le vent me fit frémir, je saisis qu’il faisait froid ; le ciel vers lequel je jetai mon regard avait grisonné. Ce pauvre vieux m’avait volé mon printemps.