Raphaël Enthoven et Adèle Van Reeth se connaissent.
C’est un ami qui les a présentés l’un à l’autre. Il s’appelle Olivier et ses mains sèchent parfois d’avoir trop bu le soleil. Il peuple la vie d’Adèle et celle de Raphaël de la même manière : il leur offre un trésor. Son silence, le même que celui de son père avant lui. C’est une cérémonie étrange que le silence d’Olivier ; un sourire s’instille sans qu’un muscle ne bouge, une bonace traverse son visage et vous pourriez croire qu’il dort si vous oubliez ses deux yeux bleus qui viennent droit dans les vôtres et vous contemplent comme un public d’enfants regarde un dompteur au cirque. Il ne vous reste qu’à trouver un lion et le dompter. Adèle avait beaucoup parlé devant Olivier, redoutant parfois de l’avoir perdu quand il n’avait pas bougé depuis trop longtemps. Alors il soufflait du nez, deux coups secs, pour la rassurer et elle lui était reconnaissante. Raphaël, lui, ne s’inquiétait jamais. Il élucubrait des tirades entières et faisait partir Olivier dans des rires de camarades. Parfois Olivier le trouvait un peu fat, alors il grondait « Ne deviens pas con, Raphaël » et Raphaël, alors qu’il ne comprenait pas toujours ce qui se cachait derrière cette sentence, obéissait. C’étaient une intimité profonde et une franche affection qu’Olivier décida d’introduire l’une à l’autre.
Ce jour-là, il avait choisi les légumes à tâtons dans un marché à la frénésie toute méditerranéenne où il se perdait de temps en temps. De retour chez lui, il avait fait mijoter longtemps le bœuf pour qu’il fonde presque, goûté plusieurs vins rouges dans le même petit verre de bistrot puis préparé la table avec la nappe ocre et les assiettes bleu céruléen. Une vapeur diaprait la lumière et posait sur le miroir du salon une pellicule de rosée.
C’était dimanche peut-être, et Raphaël arriva d’abord. Il avait hésité entre des fleurs et du vin, puis s’était décidé pour un livre de peur de se tromper et causer la discorde – il suffit d’une corolle trop ouverte ou d’un corps à la chair trop présente pour rappeler à tout le monde quel piètre invité vous faites. A ce jeu les mots gagnent ; ils ont ça d’agréable qu’il est rare qu’on les lise.
Ils étaient encore dans les bras l’un de l’autre lorsqu’Adèle sonna. Elle dévisagea Raphaël, prudente et conquise. Ils ne se connaissaient finalement que de vue – ils ne se connaissaient pour ainsi dire pas. Olivier les installa autour de la tablée aux tons berbères, leur versa le premier verre et remarqua l’œillade éclore. Adèle et Raphaël acquiescèrent précipitamment lorsqu’Olivier leur dit qu’il allait surveiller la fin de cuisson du bœuf – leur élan commun les rassura. Ils se mirent à causer. L’un parlait à peine que l’autre souriait. Olivier revint en annonçant le plat qui lui fumait entre les mains mais ils n’étaient déjà plus que l’un à l’autre. Ils n’étaient pas beaux pourtant, mais les mots les libéraient, les soulevaient et les faisaient planer ensemble. Ils se sont rencontrés loin au-dessus de leur vieil ami qui avait compris qu’il fallait se taire et laisser l’immémorial accord se nouer une fois de plus. Alors Olivier sourit et se tut.