La bêtise de Fernand Salluste

Fernand Salluste était un jeune garçon d’une vingtaine d’années. Il faisait ses études d’ingénieur à V., la « grande ville » la plus proche du petit hameau où ses parents travaillaient et où leurs parents finissaient calmement de vivre. Sérieux, ponctuel, propret et timide, Fernand avait tout du jeune homme quelconque. Il ne gênait personne, ne s’installait ni au premier ni au dernier rang de l’amphithéâtre, se faisait un devoir d’acquiescer à ce qu’on lui disait avant même d’avoir compris et acceptait comme de juste le dédain des filles à son égard. Sa nature bonhomme ne voyait dans tout ça pas la moindre cause de révolte et sa simplicité le préservait des affres de la tristesse. Plutôt confortable dans sa solitude, il avait pour péché mignon les téléfilms qu’il suivait chez lui, sur le canapé-lit qui, défait, obstruait parfaitement son petit studio.

Un jour, Fernand lança son programme après avoir allumé une grosse bougie rose offerte par sa tante. Au fil de l’épisode, celle-ci se gondola et finit par pencher sa flammèche sur le duvet sous les yeux de Fernand. Prenant conscience du risque, ce dernier se leva pour y remédier lorsque quelque chose en lui se rompit. Captivé par la flamme émancipée, il observa le tissu roussir et fut traversé par une sorte de résignation : s’il sauvait le duvet, celui-ci porterait à jamais dans sa chair synthétique la trace du feu avorté et cette pensée lui disconvint fortement. D’ailleurs, il remarqua que le duvet était laid, bien plus laid que la flamme soyeuse qui s’y déployait. Il leva les yeux et il observa son lieu de vie comme pour la première fois ; le papier peint défraichi, les luminaires vieillots, le sol en linoleum, la chaise de camping sous le bureau en bois reconstitué, les plaques de cuisson maculées de graisse, tout respirait la médiocrité. Alors, écœuré par les fumets issus de l’acrylique fondu et soucieux de ne pas éteindre la petite ouvrière brésillante, il prit sa veste, sortit de chez lui et ferma sa porte à clefs avant de se diriger vers le bar où son école avait organisé les soirées estudiantines au début de l’été. Il commanda une bière et s’assit en terrasse. Un camion de pompiers glissa, toutes sirènes hurlantes, devant lui et le tira de sa torpeur ; il engagea la conversation avec une fille à qui l’on semblait avoir posé un lapin. Il lui confia qu’il n’avait pas où dormir, elle crut à une blague. Elle finit par lui proposer de passer la nuit chez elle, ils couchèrent ensemble et Fernand s’endormit, heureux d’avoir enfin connu l’amour.

Sept personnes, dont trois enfants, moururent dans le brasier qu’était devenue la bêtise de Fernand Salluste.

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