Sacres

Texte offert à l’exposition de Laure Saffroy.


Il n’est pas de mort normale. 

Il arrive parfois, lorsque nous nous promenons par la nature, de découvrir un animal inerte, gisant devant nous. Alors il n’est pas rare de connaître un désarroi particulier. Ces êtres brachybiotes jettent un trouble sur ce que l’on sait de la vie. Leur quiétude est celle d’un autre sommeil. Leur présence s’estompe et nourrit notre angoisse.

Qui pour dire qu’ils ne voyagent plus ? Leur corps fluet se tient certes sage, posé sur le sol sec ; ils affectent der demeurer là où la vie les a quittés, comme s’ils ne voulaient pas rater son retour. Comme s’ils savaient qu’elle reviendrait. Dans un affût nouveau, ils se sont abandonnés là et notre conscience étroite est prise au dépourvu : nous ne savons plus s’il faut s’inquiéter de ce qu’ils soient seuls ou de ce qu’ils aient froid. Ici persiste un doute sur notre droit à les contempler. Ne sommes-nous pas de la dernière indiscrétion ? Que nous faut-il ouvrir si grand les yeux pour les poser sur eux, qui les gardent fermés ? Décidément, il n’est plus rien de commun entre cette faune qui par la terre touche au ciel et nous. Auparavant, nos espèces communiaient par un certain geste, un élan. Nous partagions d’aller quelque part, de respirer, d’avoir peur. Nous puisions dans la lumière du monde de quoi nous bâtir un instinct. Cet enthousiaste bal a pris fin, nous apprennent-ils en demeurant prostrés à notre approche. Notre présence ne provoque plus le moindre frisson dans ces chairs dormantes et nous nous découvrons appauvris de cette nouvelle absence. A les voir ainsi muets, nous n’entendons plus rien. Un silence se fait. Peu à peu, nous nous sentons captifs, nous n’osons plus bouger. Quelque chose a lieu, dont on ignore la nature mais dont on sait qu’il ne faut point l’interrompre. Des enfants prétendent parfois qu’en ces instants suspendus, ils voient l’âme auréolée des bêtes s’échapper à nouveau. Mais peut-on croire à la mort si l’on croit les enfants ?

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