Il y a dans chaque conversation un rythme. Effréné chez les timides, il cavalcade et comporte des à-coups dont la cadence est mystérieuse. C’est pourquoi leur parler fatigue ; il faut sans cesse demeurer concentré et tenir le regard de ces êtres pleins de peur. Ils vous fixent pour ne pas rater sur vos visages les preuves de leur insignifiance, et leur malheur tient à ce que cette attitude suffise en elle-même à faire naître le mépris redouté. Ils cultivent en vous leur propre ciguë et chaque fois qu’ils vous parlent, vous les voyez mourir un peu.
Vous auriez tort de croire que tout artiste aspire à être connu. Une sagesse singulière les convainc souvent de cacher leurs œuvres au monde tant qu’elles n’ont pas atteint leur plein potentiel. Ce réflexe qu’ils partagent avec les femmes enfin enceintes leur vient souvent du traumatisme d’une exposition précoce d’une tableau, d’un livre ou d’un album ; il n’en faut jamais davantage à la critique pour pour qu’elle abatte son terrible rire sur ce devenir d’œuvre et l’avorte – éteignant parfois chez l’auteur jusqu’à l’envie de créer. Cette morsure que le commun des mortels trouvera cruelle est considérée chez les artistes comme un rituel nécessaire à l’hygiène de leur caste. Non contents de ne pas s’en outrer, ils sont nombreux à s’y consacrer pour garantir à tout rêveur sa cicatrice. Dès lors, il n’est pas déraisonnable de voir en chacun d’eux des blessés dont chaque mot camoufle le fourbissement nouveau d’un poignard et le dirige vers la revanche ou l’oubli.