L’homme à cause de qui le temps passe

Je suis seul parmi les choses qui m’écoutent, je suis l’homme à cause de qui le temps passe.

Premier ou dernier, je suis le seul roi d’un pays sans homme, d’une cité sans foi. J’ordonne que la terre fleurisse et la terre fleurit, je commande au ciel d’avancer et le ciel avance mais l’horizon au loin demeure semblable à un œil fermé.
Mon pays croît et je reste seul. La beauté a fané et ne m’habite plus. La voyant partir, je l’ai chassée d’ici. Elle n’émouvait ni les montagnes, ni les océans, ni les îles. J’ai posé à sa place ma voix, ma véritable frontière.
Mon autre.
Quand on est seul, on arrête de parler. On regarde.
Et le silence prend place, il s’installe, il occupe.
C’est pire que la lumière, le silence, car ça ne connaît pas l’ombre, ni le répit.
La léthargie a pris, a pénétré ma peau.
Dans le silence d’une crique baignée du crépuscule d’un soir d’été, dans la poisse propre de temps qui stagne, j’ai entendu ma voix dire mon nom car elle le connaissait encore.

Et mon nom m’a répondu.

Je suis encore plein de la frayeur qui m’avait alors empli. J’étais foudroyé par ce retour, cette voix qui n’était ni de moi ni d’un autre. Plus lourde, plus ample, plus profonde. Quand je parlais elle vrombissait plutôt.
J’étais perdu, je perdais conscience des choses. Je pensais dominer ce qui en réalité m’accueillait. En intimant au jour de succéder à la nuit je croyais les tenir tous les deux dans le creux de ma paume. Ma voix et le bruit qu’elle appelait me ramenèrent à la vérité de ce monde.
J’ai alors décidé de faire de cet échange un rituel quotidien. Je lançais chaque jour un appel que le monde reprenait. J’ai commencé par des phrases faites de mots simples, je me limitais à ce que je voyais: le soleil qui s’élève, la vague qui se déroule, la pluie qui s’abat, la foudre qui craque. Le monde comprenait que je parlais de lui, il mugissait mes verbes et gravissait mes phrases. C’était pénible et puissant. Les jours passaient et avec eux les images nouvelles s’amenuisaient. J’ai du décomposer les forêts en arbres, puis les arbres en rameaux et en troncs. Je m’excusais d’avoir oublié les racines puis je divisais les branches en y séparant le bois de la feuille. J’en venais à célébrer les plus minuscules détails: les nuances de bleu dans les veines des rochers, le sable lorsqu’il asséchait la bave écumeuse  des vaguelettes, les scintillements de la colonne lumineuse allongée sur l’océan par le soleil.
J’entendais se réverbérer autour de moi chaque nouvelle image que ma voix échappait. Je ne les en aimais que davantage. Je les aimais deux fois: quand elles naissaient dans ma gorge et quand elles mouraient en vibrant.

Malgré la richesse du monde, j’épuisais les réserves. Il ne resta bientôt plus d’image à louer. Vint le jour où la pénurie fut complète. Je n’avais plus rien à dire.

Le silence vint poser son poids sur mes épaules à nouveau et il me demanda:

« Se pourrait-il que le bruit des choses en vienne à finir avant les choses elles-mêmes? Maintenant que tu as tout dit, as-tu compris quelque chose? »

La mort vint au matin, sur la berge fleurissante où le ciel soufflait les premières brises. L’eau léchait doucement le cadavre de l’homme à cause de qui le temps passait.

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