C’est d’un certain Paul que vint le premier mot qui dirigea le cours de ma vie vers l’hôtel britannique sur le carrelage marbré duquel se brisa violemment le grand verre de bière que nous vîmes tomber, Clovis et moi, lors de notre première rencontre.
C’était au début d’un été, j’étais bavard et Clovis me regardait parler ; le haut plafond vitré diffusait une lumière blanche sur les arbres tropicaux qui la buvaient et l’espace immense qui nous flottait sur la tête m’oppressait un peu : un petit nuage y aurait tenu.
Autour de nous crissaient des chaises, trébuchaient parfois des rires mais chaque son se propageait mal, comme entravé par l’humidité de ce qu’il fallait bien désigner comme une serre grandiose. Les autres clients n’étaient pas beaux mais propres, de cette invincible propreté qu’ont les choses chères quand elles sont neuves. Clovis et moi faisions au milieu de ce parterre figure de mauvaises herbes : nos mises de saltimbanques suscitaient le soupçon dans les regards que nos voisins s’échangeaient par-delà l’ennui. Les femmes s’inquiétaient avec gourmandise lorsque Clovis griffonnait sur son carnet, je toisais parfois des hommes qui m’en voulaient de rire – “on ne s’amuse pas si bruyamment quand on est bien élevé” semblaient-ils penser, ignorant qu’ils ne s’étaient eux-mêmes jamais amusés. Les serveuses nous épargnaient la déférence spongieuse qu’elles versaient à tous les autres ; plutôt, elles nous parlaient comme à des collègues débauchés dont la présence parmi la clientèle donne lieu à l’exquise duplicité qui lie à l’apostat l’athée. Nous roucoulions ainsi au milieu des blafards quand Clovis se mit à me parler de ses projets, des expositions dont il s’était rendu coupable à Montréal et à Paris, des collaborations à demi nées çà et là qu’il comptait poursuivre, des œuvres en germe dans ses nombreux dossiers qui n’attendaient qu’un peu d’oxygène pour s’éployer enfin.
Nous arrivions peu à peu à l’hypothèse d’un travail commun lorsque notre serveuse eut la maladresse de fracasser la pinte de Clovis sur le marbre blanc. Trop heureux d’enfin pouvoir nous dévisager franchement, tous les yeux se rivèrent sur nous et c’est ainsi, à la faveur de ce déchirement net et sonore du ronron de la salle, que je peux affirmer qu’il existe aujourd’hui plus de cent spectateurs de la meilleure extraction qui pourront témoigner que l’amitié qui lie Solal Maman à Clovis Rétif est née dans le vacarme moussu d’une bière brisée.
Depuis lors, nous écumons les bars en frottant aux pages de nos cahiers, dans quelque rue d’Europe, lui ses crayons gorgés de sueur, moi mes stylos trempés d’encre.
Si vous aussi, vous souhaitez découvrir Clovis, il a un Instagram et un site-vitrine.
wow!! 33Kador
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