Loin du sommeil comme Desnos, je fais du vélo les yeux fermés dans les rues de ma ville. Miraculeux, je traverse les catastrophes et rien ne tremble en moi. Désespérément vivants sont les passants qui me crient d’effroi dessus mais ma roue court toujours ; du fracas des voitures au regard des curieux, tout conspire à me voir tomber mais mon vélo tient debout. Je pédale sur Paris comme un Galiléen marchait sur l’eau. Le ciel n’est pas bleu mais vert soupe et je suis seul à danser dessous. Des femmes qui ne sont pas ma mère hurlent car une voiture ne m’a pas tué. Il faut rêver pour croire encore au monde. Une aviation de chasse étrange me brûle le pourtour du crâne : tout s’apprête à me donner le coup fatal et rien n’y parvient. Que je ne sois pas mort est la blague qui secoue l’univers de rire. De grands spasmes cosmiques se font, brutaux comme des hoquets, au milieu desquels je me tiens assis sur mes deux roues qui glissent dans le noir. Je ne veux pas dormir, je veux être le dernier homme debout. Je veux voir la France assoupie et me couler dans ses bras, je suis sûr qu’elle m’accepterait, qu’elle m’étreindrait. Je suis sûr que la France me porterait mieux que mon vélo, et mon vélo sait échapper à la mort. Je sais que la France me livrera sans doute à la nuit mais le bonheur n’est pas de vivre à jamais, le bonheur est de mourir fier et couché sous le bon drapeau.
Adieu Paris, adieu mon vélo et mes yeux fermés qui ne s’ouvriront plus. Adieu les enfants morveux qui jouaient à la balle dans le square du Temple. Adieu les femmes qui ont toutes un jour marché vers mes bras. À bientôt les hommes-grenouilles plongés trop tôt, et qui volent déjà.
Tiré d’un livre que j’ai déjà perdu.