Kador

La corne d’un buffle dormait dans son ventre. Certains hoquets le soulevaient plus que d’autres ; tous le faisaient souffrir. Le ciel lui défilait sur la tête et la mort ne venait pas. Dans certains moments de paix la douleur le faisait rire. Il s’appelait Kador et il a fini par se lever, le sang séché avait raidi son gilet, il avait soif. La lune l’a mené jusque notre village, dieu sait pourquoi il a choisi notre chaumière. Avachi contre notre porte, il toqua par trois fois ; ma mère ouvrit et poussa un cri lorsque la masse s’effondra sur elle. Il était lourd comme mort, de la mousse avait commencé à fleurir par endroits sur sa peau, il sentait la vase et n’avait qu’un œil mais il avait un nom et il était impossible à ma mère de laisser mourir ce à quoi quelqu’un avait donné un nom.
Elle donna à ce fils d’une autre mère mon lit et mon repas ; il but l’équivalent d’un déluge. Il dormit longtemps, d’un sommeil agité d’océan. Il se réveilla quelques jours plus tard, un matin de marché où ma mère était partie. Je le vis se lever, déplier son ombre majuscule dans ma chambre qui me faisait honte. Son œil se posa sur moi sans que rien ne trouble son regard. Il m’observa un temps, comme on scrute une roche d’où l’on attend que sorte un lézard. Puis un tocsin sonna quelque part, tirant Kador de sa torpeur ; il ouvrit la fenêtre, expectora violemment, fit une grimace et s’en alla. L’odeur de laine gorgée de sueur et de sang lui survécut un peu. Je me mis à la fenêtre pour le voir partir : de loin son gros dos semblait un menhir, ses bras viraient gauchement autour de son vaste torse. Il prit par les champs vers la forêt, vers la pénombre qu’il rejoignit tel la goutte de pluie qui, rejoignant l’étang, s’y dissout. Il ne tenait debout que par hasard.

Je ne l’ai jamais revu depuis mais parfois, tôt les matins de grande rosée, j’entends venir des sous-bois la clameur d’un large rire heureux et je suis sûr que Kador n’est pas mort.

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