Le prince d’or

J’ai souvent croisé, sur le chemin de mes nuits, l’œil complice d’un prince assis.

J’aimerais te parler de ce prince, te dire ce que je sais de lui. J’aimerais t’en parler pour qu’on partage son existence comme deux enfants partageraient un secret.

Il est beau comme tout. Son maintien semble celui d’une colline et sa figure, taillée dans du marbre frais. Ses yeux clairs ne s’embrument jamais, ils se fixent sur quelqu’un pour lui épingler l’âme puis se déportent après sur celle de quelqu’un d’autre. Ses cheveux noirs lui font une couronne de nuit et il tient ferme un sceptre : une branche de chêne, taillée et polie, marquée en son milieu par un nœud. La courbe de ce trait de bois est assez légère pour qu’il s’appuie dessus quand il parcourt les rues de Rome, de Paris. Il n’est pas handicapé pour autant, il a simplement fait une place à son sceptre au creux de sa démarche. Il l’a rendu indispensable. Il se déplace en claudiquant, il repousse loin de lui les passants qui devant sa démarche fuient en se pressant la pitié qu’ils pourraient ressentir. Pris dans leurs rythmes de personnes responsables, ils ne voient pas en l’évitant le lourd médaillon pendu au cou du prince, qui renvoie en reflets dorés les quelques rayons de lumière qui pénètrent ses haillons. Comprends-les, ils sont en retard : ils doivent gagner leur vie. Ils doivent se tuer à convoiter des trésors moins beaux que celui du prince. Lui avance sans hâte au milieu de leur cohue. Un pas après l’autre, la jambe droite épaulée par le sceptre et le cou qui ploie sous le poids du pendentif. Parfois il s’assoit. Il choisit un coin d’herbe ou un banc ombragé et s’y dépose. Il tire de ses manches profondes un livre ainsi qu’un morceau de baguette qu’il garnit d’une tranche de jambon. Alors, autour de lui, le rythme du monde ralentit. Ces hommes qui l’esquivaient si bien quelques minutes plus tôt disparaissent un à un, les voitures qui glissaient sur le bitume fatigué se font silencieuses, les discussions techniques et pinailleuses des gens raisonnables s’éteignent aussi. Seuls subsistent le silence des amants dont les cœurs sont ouverts l’un sur l’autre, la rumeur des enfants qui jouent dans les parcs alentour et le vent qui fait siffler les arbres et danser leurs branches. Seul au milieu de tout, le prince sent sous son poids la pelouse ou le banc qui le porte, sur son corps le soleil qui l’irrigue et sur son cœur la médaille fabuleuse. Puis, sans qu’il n’esquisse un geste, sans que ni les cœurs, ni les enfants, ni le vent ne s’épuisent, le prince s’élève. Ce n’est pas qu’il se dresse, c’est que l’univers qui l’entoure semble se baisser devant lui. Une forme de génuflexion cosmique le couronne roi. Roi des amants qui s’aiment et des enfants qui vivent et du vent qui les protège. Le monde se vide peu à peu du reste des choses pour n’en garder que ce peuple. Le prince ferme les yeux, son peuple aussi et pendant un instant, un instant fugace et ténu, la beauté quitte tout à fait le monde comme la chaleur un corps mort. Il inspire. Il pose sa main droite sur le nœud de son sceptre, il le lève et le plante dans le sol sous ses pieds. Il expire et dans l’élan de vie retrouvé, il réouvre les yeux et soudain se redresse. En touchant de l’index le bijou d’or massif, le prince murmure tout bas ces paroles de prophète :

Il est temps de partir, de quitter notre écrin.
Il faut beaucoup souffrir pour éteindre ce monde.
Je boirai le mépris de ces hommes éteints
Pour que vive mon peuple au soleil que je fonde.

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